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UNE FROIDE NUIT
Une histoire de la reine de Pique

      Bien avant que Tretrania soit divisé en quatre royaumes, régnaient un vieux roi et une jeune reine, dans un château noir. 

La reine était surnommée la Reine Mère, un titre dû au nombre d'héritiers qu’elle avait enfantés. Le peuple louait chacun de ses enfants et félicitait le roi pour sa descendance. La grâce semblait avoir touché ce royaume, qui pendant près d’un siècle n’avait connu que la paix. La vie sur cette terre était douce et longue. Bien trop longue... Malgré ce bonheur de façade, un mystérieux mal rongeait la reine noire. Une douleur légère, mais profonde. Le genre de peine qui déchire le cœur. La raison de toutes les guerres : l'ennui.

 

      Pallas était la servante attitrée de la Reine Mère. Elle vivait au dernier étage de la plus grande tour du château. Sa chambre était si haute qu’elle perçait les nuages les jours de pluie.

Très consciencieuse dans son travail, Pallas travaillait de l’aube jusqu’au creux de la nuit. La Reine Mère, bien qu’aimante envers son peuple la journée, était capricieuse une fois les portes du château fermées. Le seul moment où Pallas avait un peu de répit, c’était lorsqu’elle s’écroulait de fatigue sur sa petite chaise à bascule devant un feu de cheminée, une fois son dur labeur terminée. 

      Mais les jours de pluie, à cause de l'humidité des nuages qui entouraient la tour, le feu avait beaucoup de mal à garder sa vigueur. Aussi, il n’était pas rare que la pauvre servante passât la nuit dans le noir.

 

      Un soir de décembre, après trois nuits sans feu, Pallas, complètement frigorifiée,  rendit visite au forgeron du roi, logé dans la cave la plus basse du château.

 

   -   Monsieur le forgeron, j’ai besoin d’une souffleuse. Une souffleuse qui peut cracher des flammes comme les narines d’un dragon. Ordre de la Reine Mère !

      Bien sûr, elle mentait. Depuis quand les reines s'inquiètent-elles du sort de leurs serviteurs ?

   -   Madame, dit le forgeron rabougri, voici une souffleuse. Elle n’est pas toute jeune, mais elle m’a toujours été fidèle ! Je me porte garant de son efficacité !

   -   La reine vous remercie, mon brave !

      Pallas s’empressa de monter dans sa tour pour allumer son feu. Les flammes respiraient au gré du souffle de ce nouvel outil. Mais aussitôt l’objet rangé, le feu disparaissait. Piquée de colère, elle retourna voir le forgeron : 

   -   La reine est très déçue ! Dépêchez-vous de me donner le meilleur de vos outils, si vous ne voulez pas que sa déception se transforme en colère !

   -   Veuillez m’excuser, répondit le forgeron tout penaud. J’ai ici une autre souffleuse : la meilleure du royaume. Mais si je vous la donne, je ne pourrais plus travailler et le roi me demandera des comptes !

   -   Le roi s’inquiète avant tout du bien-être de sa femme ! Donnez-moi votre souffleuse, ou c’est David, le capitaine de la garde d’Onyx, qui viendra en personne la chercher ! 

   -   Oh non madame ! Je vous en supplie, tout sauf lui ! Les punitions qu’il inflige dépassent de loin les fautes commises....

      Le forgeron versa une larme et finit par donner sa souffleuse. 

      Toute fière de sa malice, Pallas se dépêcha de retourner dans sa chambre, oubliant au passage que le soleil s’était levé et qu’il était l’heure de retourner au travail. Les flammes cette fois-ci étaient immenses ! Elles sortaient presque de la cheminée. La servante resta ainsi la journée à profiter de la chaleur, sur sa petite chaise à bascule. Le feu était si vivace, qu’il dura une semaine. Malheureusement, les jours suivants, le ciel fut déchiré par un orage fracassant. La pluie, qui tombait à flots, finit par traverser le toit de la tour et à nouveau le feu s’éteignit. Le bonheur de Pallas fut donc de courte durée. Par chance, la Reine Mère considérait si peu ses servantes, qu’elle ne se rendit même pas compte que Pallas avait été remplacée. Du moins, c’est ce que Pallas pensait, car à son retour elle ne fut punie d’aucune façon. 

 

      Lorsqu'elle voulut demander des comptes au forgeron, le pauvre homme avait disparu. Ce n’est qu’un mois plus tard qu’elle le croisa devant une vieille auberge. L’artisan, qui semblait faire le double de son âge, mendiait.

   -   Bonjour madame, la reine doit être contente du cadeau que je lui ai offert. Aurait-elle un peu de pitié à m’accorder ? 

   -   Pardon ? Mais c’est une plaisanterie ?! Votre souffleuse n’est d’aucune efficacité en temps de pluie ! C’est vous qui devriez avoir pitié de la reine !

      C’en était trop pour le forgeron, qui ne pouvait rester de marbre face à tant de cruauté.

    -   Retrouvez-moi dans une semaine, lui dit-il, je vous construirai la souffleuse que vous m’avez demandée la première fois, un appareil digne du souffle d’un dragon.

      Une semaine plus tard, la servante arriva en avance au rendez-vous. Elle ne pouvait passer une nuit de plus dans le noir, et cela faisait plus d’un mois que l’orage grondait.

   -   Voici madame, voici votre souffleuse.

      À la surprise de Pallas, le forgeron lui tendit un tout petit objet.

   -   Ne vous fiez pas à son apparence, c’est un vrai dragon !

   -   Soit !

      La servante prit l’objet des mains du pauvre homme. Une fois arrivée dans sa chambre, elle actionna le mécanisme de l’appareil. Au début, seul un filet d’air s’échappa de la machine, qui rugissait comme une bête. Puis d’un coup, une flamme sortit du bec de la souffleuse. Pallas s’en émerveilla. Elle actionna alors le mécanisme avec plus de ferveur. C’était comme si les flammes hurlaient, embrasant les bûches d’un seul coup ! Pallas trépignait de joie en ressentant la forte chaleur qui se dégageait maintenant dans sa chambre. Mais les flammes hurlaient si fort qu'elles se mirent à s'accrocher au rideau. Elles étaient comme vivantes ! Et très vite, elles se propagèrent dans les vieilles poutres qui tenaient le toit. Pallas eut à peine le temps de descendre de la tour que le feu avait déjà atteint le château. 

      Les servants, les gardes, les nobles et le roi couraient dans tous les sens pour échapper aux flammes. Mais il était trop tard. Seule Pallas, au courant plus tôt que les autres, avait réussi à s’échapper. 

      Plutôt que de se couvrir de honte, Pallas choisit de s'empêtrer dans son mensonge, en accusant le forgeron de ce terrible méfait. Mais cette fois il n’y avait plus personne pour l’écouter, car les nobles n’étaient plus là et le petit peuple était du côté du forgeron. 

      Toutefois, le destin, se jouant encore du sort des mortels, choisit que ce n’était pas la fin pour Pallas, qui par un heureux hasard deviendrait reine d’un nouveau territoire. Car le roi noir, succombant aux flammes, laissait le trône des trônes vide. Quatre héritiers s’en proclamèrent dignes. Charles, le fils ainé du roi noir, dont l’arrogance n’avait d’égal que son impatience. César, fils du roi blanc, dont le royaume déchu était prisonnier d’un diamant. Alexandre, fils de la Reine Mère, mais assurément né d’un adultère. Et enfin David, le capitaine de la garde d’Onyx, qui n'obéissait qu'à la loi primaire de la nature, celle du plus fort. 

 

      Paradoxalement, il est assez courant que les petites mains au service des puissants finissent par se confondre avec leurs maîtres. Alors, elles se mettent à mépriser les plus modestes, en oubliant qu’elles en font partie. Mais attention, car les maîtres, eux, font bien la distinction. Et en temps trouble, ils savent à leur tour qui accuser. 

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