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LE ROI ET LE CUISINIER
Une histoire du roi de Trèfle

Partie I

      Alexandre le Jeune était né pour être roi. Il avait l’intelligence d’un moine et la force d’un ours. Son empire était le plus vaste : il s’étendait de la mer Nharé jusqu’à l'indomptable forêt de Joswood. Alexandre était aussi l’homme le plus craint de Tétrania. Jugeant que chaque humain sur terre avait au moins commis une faute dans sa vie, Alexandre avait pour tradition de faire tuer, chaque mois, dix citoyens pris au hasard. 

      L'exécution galvanisait les foules, en plus d’imposer une certaine autorité. Le peuple, ne sachant pas que les victimes étaient tirées au hasard, trouvait toujours une raison pour justifier une telle punition. Ainsi, le plus honnête forgeron ou la fermière la plus intègre se voyaient vite accusés de toutes les perversions après leur exécution. 

      Les humains, bercés depuis l’enfance de croyances où le bien est récompensé et le mal finit toujours par être puni, refusent le hasard et sont prêts à créer des mensonges pour combler leurs certitudes. Les quelques-uns qui n'étaient pas dupes n'osaient pas se rebeller, par peur de se faire remarquer et de passer à leur tour sous la guillotine. 

   -   L’amour est un feu qui rend fougueux, alors que la peur est un voile qui rend docile, répétait sans cesse Argine, la femme et mère d’Alexandre.

      Et oui, par un malheureux jeu de politique, Alexandre était marié à sa mère. Ne voulant pas partager le pouvoir avec un autre seigneur, et consciente que le trône était à l’époque injustement refusé aux femmes, Argine avait décidé de s’unir avec son fils après la perte de son mari. Alexandre n’était pour elle qu’une marionnette, qu’elle utilisait au gré de ses besoins pour maintenir l’ordre dans son royaume. 

      Ce mariage politique mettait le jeune roi dans une situation délicate. Sa mère lui interdisait de s’amouracher des dames de la cour, par peur de ternir sa réputation. Or, il ne voulait pour aucune raison consommer ce mariage incestueux. Sentimentalement il était prisonnier de sa condition. Certains prétendaient que son tempérament de tyran venait de cette frustration. 

      Alors, comme tous les enfants mariés de force, Alexandre fantasmait secrètement ce qui lui était interdit : une histoire d’amour dictée seulement par les passions du cœur. N’ayant aucune oreille à laquelle se confier, il lui arrivait parfois de parler à la lune de ses sentiments.


      Bill, le vieux cuisinier, en avait plus qu’assez de devoir faire le tour du château pour sortir ses poubelles. Tout ça pour éviter que l’odeur ne dérange le roi dans sa chambre. Après s’être monté la tête, il avait éclaté de colère et juré que ce soir il passerait par le jardin privé du petit tyran capricieux. C’est ainsi qu’au détour d’un buisson il entendit :

   -   Ma douce Lune, mon cœur déjà bien noir se remplit jour après jour d’amertume à force de vivre dans la solitude. Pourquoi le sort m'a-t-il donné autant de pouvoir, si c’est pour me priver de l’essentiel ? Aimer, et l’être en retour. 

      C’était le roi qui se plaignait en arpentant le jardin. Bien sûr, la Lune restait silencieuse.

   -   Est-ce trop demandé pour un roi ?

      Amertume ? Le cuisinier n’avait pas un niveau de langage très développé, mais ce mot-là, il le connaissait. Retirer l’amertume des endives, c’était sa spécialité ! Les goûts du roi, il les connaissait par cœur… Et effectivement l’amertume, il détestait ça ! Alexandre exigeait tous les matins un lait tiède avec son chocolat. Apporter un lait trop chaud ou trop froid était tout simplement une condamnation à mort. Le cuisinier songea alors que le roi aimerait surement avoir une femme à la chaleur douce, pas une beauté froide, ni un tempérament de feu. 

      Le déjeuner du roi, quant à lui, tournait autour du dessert. Comme si le repas était juste une excuse pour y arriver. Un palais d’enfant, jugeait le cuisinier. Sûrement le sceau d’un homme marié à sa mère, surtout une mère comme Argine. Le roi avait malgré tout besoin d’une femme à l’instinct maternel, quelqu’un qui le rassure. 

      Lorsqu’il partait en campagne, le petit plaisir du roi était de découvrir les mets étrangers. Il adorait trouver de nouvelles épices, de nouvelles couleurs, de nouveaux mélanges. Comme s’il était en quête d’un bonheur qui ne pouvait se trouver qu’ailleurs. 

      Le roi détestait par-dessus tout avoir deux fois le même repas. Son tempérament de conquérant le poussait sûrement à ne jamais regarder en arrière. Si seulement Bill était une femme douce et chaleureuse, une personne à qui on aime se confier, une princesse venue d’une contrée éloignée qui aurait parcouru le monde… S’il était tout cela à la fois, il aurait le roi à sa merci. Et qui a les faveurs du roi, contrôle tout le pays. 

      Cette pensée hanta le cuisinier pour le reste de la nuit. Si bien que le matin même, il utilisa toutes ses économies pour acheter un rouleau de tissu précieux. De retour chez lui, il ordonna à sa femme : 

   -   Il faut que tu te couses une robe, Gradelia, une robe magnifique, une robe de princesse.

   -   Tout ce tissu, c’est merveilleux ! Tu me fais le plus beau des cadeaux Bill.

   -   Sors-toi ça de la tête. Je n’ai pas dépensé toutes mes économies seulement pour que tu puisses te pavaner. Mon amour, tu vas séduire le roi. 

   -   Mais enfin, qu’est-ce qui te prend ?  Moi, à mon âge, séduire le roi ?

      Gradelia marquait un point, un jeune roi aussi impétueux était plutôt du genre à succomber au charme de la jeunesse. Une femme mature ne saurait que trop bien déceler la stupidité se cachant derrière un tempérament fougueux. Bill ne pouvait pas prendre le risque. Il décida alors d’enfermer sa femme pendant un mois. 

   -   Désolé mon amour, tu dois te sacrifier pour le bien de la famille.

   -   Oh ma Lune, ma douce amie, tu sais déjà de quoi je vais te parler, car je radote un cet amour qui m’est refusé…

      Bill obligea Gradelia à répéter des phrases qu’il avait écrites, jusqu’à ce que sa voix ressemble à celle d’une jeune femme. Il ne la nourrit ensuite plus que de poireaux et de betteraves, pour qu’elle retrouve sa taille fine d'antan. Le dernier jour, il recouvrit sa peau de sable brun, pour lui donner une teinte exotique. 

      Le soir suivant, alors que la Lune n’était qu’un mince croissant, il fit venir sa femme dans le jardin privé du roi, juste en dessous du balcon de sa chambre. C’était facile pour Bill qui avait toutes les clés de cet étage du château. Malheureusement, le roi resta dans ses quartiers ce soir-là. Il fallut réitérer l’opération quatre nuits d'affilées, avant qu’il ne daigne enfin apparaître. 

Alexandre ne termina pas sa phrase. Il venait de remarquer que la silhouette d’une femme, éclairée par la faible lueur du croissant de Lune, se détachait de la pénombre.

Partie II

      Le roi était troublé. Qui aurait pu passer tous les gardes du château ? Une femme, qui plus est... La fièvre l'envahit, il dégaina son épée et sauta du balcon pour la tenir en joue.

      C’était bien sûr Gradelia qui, le visage caché par un voile, faisait son possible pour rester dans la pénombre. D’une voix douce mais sûre, elle ordonna :

   -   Qui êtes-vous jeune malpoli pour pointer votre épée sur une princesse ?

 Le ventre de Bill fit un tour. Ce n’était pas du tout ce qu’il lui avait écrit. Il fallait qu’elle soit douce et chaleureuse, pas arrogante et impétueuse. Bill était trop vieux pour comprendre le jeu de la séduction. Gradelia, elle, savait que l’on tombe plus volontiers amoureux d’une personne qui nous résiste un tant soit peu. On se détache vite de ce que l’on obtient facilement, surtout pour un enfant aussi pourri gâté qu’Alexandre.

   -   Une princesse ? Je connais toutes les princesses de ce monde et vous n’en faites pas partie !

   -   C’est parce que je viens d’un tout autre monde. Une contrée qu’aucun roi d’ici n’a visitée.

      Alexandre remarquait seulement maintenant la peau mate de la jeune “inconnue”. Il ne se laissa pourtant pas charmer aussi facilement.

   -   De quelle contrée parlez-vous ? Une femme au visage caché, seule dans mon château ! Une princesse ! Je suis jeune, mais pas sot… Dans toutes les contrées du monde, les princesses et les rois ont des protocoles pour se présenter. Il n’y a que les gens du peuple pour croire qu’une supercherie aussi mal fichue peut marcher. Montrez-moi votre visage !

      Pressé par sa cupidité, Bill avait oublié de prendre en compte sa propre stupidité. Même dans la version qu’il avait écrite, il n’avait pas pensé aux protocoles ! Ce qu’il y a de plus terrible avec la bêtise, c’est qu’elle est visible pour tous, sauf pour celui qui en est atteint. Caché derrière une haie, Bill transpirait en voyant son plan réduit à néant. Gradelia, prise au dépourvu, tenta le tout pour le tout : 

   -   Je viens de la cité de Corcosun. Et vous, qui me dit que vous n’êtes pas un valet ? Quel protocole suivez-vous pour me parler ainsi ? Pour ordonner à une princesse de montrer son visage ? Le méritez-vous seulement ? Les hommes de tous les mondes souhaitent le contempler et personne n’en a été digne. Votre protocole est une insulte pour moi.

      Corcosun… La cité mirage que tous les rois de ce monde fantasmaient. Son existence était indéniable, mais personne à l’époque ne l’avait trouvée. Le premier à la conquérir verrait son nom parcourir les âges. L'œil d’Alexandre se mit enfin à briller.

   -   Pardonnez-moi, mais venir seule dans mon jardin privé reste une étrange façon de se présenter. Surtout pour une femme…

   -   Vous avez peur d’une femme, jeune roi ? 

      Gradelia jouait avec son arrogance. De toute façon, elle se disait qu'elle était foutue.

   -   Je suis Bellia, la princesse de Corcosun. La Lune, ma plus vieille amie, me tanne depuis des jours pour me faire voyager jusqu’ici. Et depuis que je suis arrivée sur cette terre, elle ne me parle plus.

   -   Parce que la Lune vous répond d’où vous venez ? 

   -   Bien sûr ! Et vous qui êtes-vous ? Vous ne m’avez pas répondu… Je voyage seule, car nul n’a assez de prestance pour se tenir à mes côtés. La lune m’a guidée dans ce jardin et voilà que je fais face à un petit homme qui se prétend roi.

      Le roi douta un instant. Une princesse qui voyage seule, cela restait étrange. Mais comment pouvait-elle savoir qu’il espérait trouver l’amour ? Quelqu’un l’aurait espionné ? Non impossible, cette partie du château était interdite à tous, et nul n’oserait déroger au roi tyran. Seule une étrangère qui ne connaissait pas les coutumes de ce monde pouvait se tenir ici sans savoir que cela lui coûterait la vie. Bill, toujours caché, n’arrivait plus à respirer. Alexandre, lui, commençait à se laisser charmer.

   -   Je suis Alexandre, roi de Trèfleroc, fils du roi Shihram et digne héritier du trône des trônes. Bientôt, je régnerai sur toutes les terres.

      Gradelia fit dépasser une de ses jambes de sa robe. Le roi en perdit son épée. Elle s’écroula ensuite dans ses bras, en faisant bien attention à ce que son voile lui couvre toujours le visage.

   -   Mon voyage m'a exténuée, n’avez-vous pas une chambre à m’accorder ?

      Alexandre rougit tellement que ses joues étaient sur le point d’exploser.

   -   Heu, bah…Il y a bien assez de place dans mon lit pour dix personnes…

      Lui aussi tentait le tout pour le tout. Gradelia paniqua à l’idée de devoir coucher avec le roi.

   -   Dans votre lit ? Est-ce encore une procédure de votre protocole insultant ?

   -   Oh bah… heu…

      Tout penaud, Alexandre conduisit la princesse Bellia dans une chambre immense, ornée de dorures. Il rentra ensuite dans ses quartiers avec le sourire béat. Le plan avait marché. Le roi était en train de tomber amoureux d'une princesse sans visage. N’ayant pas accès à l'étage des nobles, Bill escalada le lierre sur le mur du château pour atteindre la chambre de Gradelia.

   -   Bravo Gradelia, le roi est sous ton charme, c’est certain ! Tu peux me remercier ! Regarde où on va passer la nuit !

   -   Te remercier ? Alors que le roi a failli me trancher la gorge avec son épée pendant que toi tu restais caché derrière un buisson !

   -   C’est le prix à payer Gradelia, c’est le prix à payer ! Maintenant il faut te reposer, car demain tu coucheras avec lui. 

   -   Comment ! Et quel prix tu payes, toi ?!

   -   Ne sois pas sotte. Combien aimeraient être à ta place aujourd’hui ?

      Le cuisinier, sur ce lit princier, passa la meilleure nuit de sa vie. Au petit matin il descendit le lierre pour retrouver sa cuisine. Gradelia n'avait pas fermé l'œil de la nuit à cause de Bill, qui n’avait fait que ronfler. 

      Alexandre commanda à Bill un festin pour le dîner. Il voulait impressionner la princesse de Corcosun. Le cuisinier avait pris le temps de faire part à Gradelia de toutes les préférences du roi. Puisqu’il n’y a rien de mieux pour un gros mangeur que de partager sa gourmandise. 

      Au grand dam d’Alexandre, la princesse de Corcosun arriva au dîner le visage toujours voilé. Mais, ne voulant paraître mal élevé, il n’en fit pas la remarque. Le repas commença merveilleusement bien. Le roi semblait sous le charme de la mystérieuse princesse. Afin de rester discret vis-à-vis de la reine, Alexandre avait demandé à Bill de les servir dans sa chambre. Pour une fois, il semblait pressé de finir de manger. Une fois son assiette avalée, il prétexta la fatigue due à la digestion pour inviter Gradelia dans son lit. Poussée par Bill qui débarrassait le repas, Gradelia s'allongea à son tour. Le cuisinier ferma la porte derrière lui.

      Gradelia avait le sentiment d’être prise dans un piège orchestré par son mari, que désormais elle détestait. Lui qui l’avait tant aimé durant leur jeunesse semblait aujourd'hui être ensorcelé par sa cupidité. On dit qu’on s’assagit avec l’âge, mais cela ne vaut que pour les gens de bonne famille. Les autres humains, à force de trimer pour pas un sou, voient leur cœur noircir de regret, de rancœur et d'avarice. Alexandre sentait bien que Gradelia n’était pas à l’aise. 

   -   Bellia, je sais que je ne suis pas très adroit avec ces choses-là. M’en voilà désolé. Je vous ai invité dans mon lit, car je pensais que c’était ce que vous attendiez. Je suis moi aussi très peu à l’aise dans cette situation, surtout vis-à-vis de ma femme, la reine… Ma porte est ouverte et vous pouvez y aller quand bon vous semble.

      Gradelia était surprise de la réaction d’Alexandre. Le roi tyran se trouvait d’un coup bien plus sain que son propre mari.

   -   Mon roi, votre destin est bien triste. Vous êtes prisonnier de votre statut et je ne connais que trop bien cette situation. Il est vrai que je ne suis pas à l’aise à l’idée de coucher. Mais nous pouvons toujours passer un moment ensemble, juste à discuter. Si vous le voulez bien sûr…

   -   Je ne pourrais pas passer une meilleure soirée.

      Gradelia était soulagée. Lorsqu’elle rentra dans sa chambre, Bill l’attendait de pied ferme :

   -   Alors ? As-tu fait tout ce que je t’ai dit de faire ?  Était-il comblé ? Avons-nous réussi à séduire le roi ? 

      Le bougre n’exprimait pas le moindre regret. C’est à ce moment-là qu'une idée traversa l’esprit de Gradélia. Quitte à choisir entre deux tyrans, autant garder celui qui habite dans un château.

J’ai réussi, répondit Gradelia. Et d’ailleurs, j’ai réussi seule ! J’ai séduit le roi !

      Elle était également séduite par lui, mais se gardait bien de le signaler.

   -   Comment oses-tu ? Tout ça, c’est grâce à moi Gradelia ! 

   -   Gradelia est morte. Moi, je suis la princesse Bellia, et je deviendrai l’amante secrète du roi Alexandre.

      Le regard de Bill se gorgea de sang.

   -   Dans ce cas,  je raconterai tout à la reine !

   -   Alors, moi aussi, je raconterai tout. Et ton sort ne sera pas différent du mien.

   -   Tu es un monstre ! Après tout ce que j’ai fait pour toi ? 

   -   Mais qu’as-tu fait ? Je suis la seule à payer le prix de ton avidité !

Et toutes ces années où j'ai travaillé jour et nuit pour payer les dettes de ta mère ? Puis pour rembourser la maison que tu voulais ? Car madame désirait regarder ces voisines de haut ! Me suis-je plaint une seule fois ?

      Succombant à sa colère, Bill poussa sa femme qui se brisa la nuque sur le coin du lit. Elle n'eut même pas le temps de crier. Pris de panique, Bill se recroquevilla dans un coin. Il regretta son geste aussitôt qu’il l’eut fait. Mais c’était trop tard. Ils s’étaient tant aimés. Toute sa vie, Bill avait été un mari exemplaire, mais la frustration qu’il avait accumulée pendant toutes ces années avait eu raison de lui. Gradelia, de son côté, s’était laissé emporter par l’arrogance. Elle aurait dû se taire et agir plutôt que dévoiler son plan. Susciter la haine ou la jalousie, même de celui qui la mérite, en prétextant faire justice, est la meilleure façon de se mettre en danger. C’est souvent dans le calme et le silence que les victoires sont les plus éclatantes.

      Mais cette histoire ne se finit pas là, car le roi Alexandre est maintenant amoureux. Lui qui désirait être prisonnier de l’amour va connaître les tumultes que cela implique. Et s’il y a une chose tellement évidente qu’elle n’a pas besoin d'être dite, même aux personnes les  plus irresponsables, c’est qu’il ne faut pas tuer l’amante d’un tyran.

Partie III


      Le lendemain, le roi Alexandre demanda à Bill le cuisinier de préparer un nouveau festin pour le dîner. Malgré sa peine, pour ne pas éveiller les soupçons, Bill s'exécuta. Le soir venu, après une heure de retard de la part de la princesse Bellia, Alexandre était rouge de colère. Et comme on le sait tous, les tyrans ne supportent pas une minute de retard. À part, bien sûr, si cela vient d’eux…

   -   Elle qui était si attentionnée la veille, pour qui se prend-elle aujourd’hui ? Elle va voir de quel bois je me chauffe !

Alexandre découvrait l’amour. Et quand on est amoureux, on passe de la tendresse à la colère en une fraction de seconde. Comme si les sentiments étaient une flamme ardente, qui pouvait changer de couleur sans jamais perdre de sa vigueur. L’intensité des émotions est telle qu’on ne peut en ressentir qu’une à la fois. Ainsi, on pourrait tuer de colère une personne que l’on a aimée profondément, il y a une minute à peine. Heureusement l’inverse est aussi possible. Un rire peut éclater alors que les larmes qu’on vient de verser n’ont pas encore séché.

   -   Puisqu’elle ne daigne pas me voir alors c’est moi qui irai ! Je l'accueille dans mon château, je la nourris, et voilà comment elle me remercie ?! J’ai le droit à un peu de respect tout de même !

      Dans les couloirs, le roi peinait à garder son calme, lorsqu’il croisait un habitant du château. Il ne fallait pas oublier qu’il était marié à une reine ! Trop de personnes avaient été pendues sur ses ordres pour cause d’adultère, pour qu’il puisse se permettre d’en commettre un à son tour.

      Arrivé devant la porte de Bellia, il frappa une dizaine de fois, sans aucune réponse…

   -   Mais c’est une blague ? MAIS C’EST UNE BLAGUE ! Ici c’est chez moi, je vais où je veux, hurla-t-il en enfonçant la porte !

      La chambre était très sombre. Bellia se tenait debout face à la fenêtre, en contre-jour. De la voir, Alexandre fut immédiatement calmé. Il se trouvait maintenant idiot de s’être mis tant en colère pour un simple retard. Un mot était posé sur le lit :

   -   Mon bon roi, je déplore mon absence au dîner. Mais voilà qu’un violent coup de vent a aspiré ma voix ce matin. Et depuis je n’arrive plus à parler. Je ne pouvais donc pas vous avertir plus tôt. 

   -   Oh Bellia, je… je suis désolé…

      Il continua de lire le mot.

Mais me voici. Toute à vous. Allongez-vous.

      Bellia se tenait toujours debout devant la fenêtre. La nuit était si noire qu’on distinguait à peine sa silhouette. Alexandra poussa un soupir de soulagement et s’allongea sur le lit. La princesse s’allongea à côté de lui et, sans dire un mot, elle l’embrassa. Alexandre fût étonné du comportement impulsif de la princesse, qui ne collait pas à la Bellia qu’il avait vue la veille. Mais il se fit vite à cette idée et l’embrassa à son tour, en commençant  à se déshabiller.

      Hélas, la présence de la princesse, malgré les précautions prises par le roi et le cuisinier, n’était pas passée inaperçue au château. Bloquer la plus belle des chambres sans aucune raison, préparer un festin deux soirs d'affilée pour une seule personne… Ces deux événements étaient trop inhabituels pour ne pas être remarqués. Quand le roi avait enfoncé la porte de la chambre en hurlant sa colère, ça avait été la goutte de trop. La curiosité remplaçait maintenant la crainte et les habitants du château avaient commencé à s’agglutiner devant la porte entrouverte de la chambre de Bellia.

La reine en fut informée. Suivie par le reste de la cour, elle entra de force dans la chambre. Une fois la lumière allumée, elle tomba nez à nez face au roi en pleine action avec un cuisinier portant une robe de princesse.

 

      Bill, paniqué et encore sous l’effet de son deuil, avait en effet pris la pire décision. Il s’était glissé dans la chambre de Gradelia et s’était habillé de ses vêtements. Pour pouvoir les enfiler, il s’était fait vomir, encore et encore… Terminant à peine, alors que le roi frappait à la porte. Mais c’était à force de pleurer que Bill avait finalement desséché son corps, au point d’avoir la même taille que sa défunte femme. Lorsque Alexandre avait fini par faire son entrée fracassante, Bill se tenait dans l’ombre, près de la fenêtre.

 

      Alexandre ne pouvait plus bouger tant la situation le choquait. Non seulement il était tombé amoureux d’un mirage, mais en plus le roi s’était fait avoir par un homme du petit peuple. Et devant toute la cour qui plus est. Comment ne s’était-il pas rendu compte de la supercherie ? Lui, qui ne connaissait rien de l’amour, ne savait pas faire la différence entre le baiser d’une jeune princesse et celui d’un vieux cuisinier. Le tyran était ridiculisé. 

La reine était horrifiée de la scène qui se déroulait devant elle. Mais étrangement la situation bascula à son avantage.

   -   Je vous jure, je croyais que c’était une princesse, se justifiait ridiculement le roi !

   -   Regardez-moi ce soupe au lait, il s’est fait avoir !

   -   Quelle goujat ! Avec le vieux cuisinier en plus !

   -   Heureusement que la reine est là.

   -   Oui, assurément  ! C’est elle qui a toujours dirigé le royaume dans l’ombre, c’est sûr maintenant !

   -   Un petit pervers comme lui, ça ne peut pas diriger un royaume !

   -   Dégoûtant ! Je savais qu’il avait un problème avec la cuisine, mais à ce point…

      Alexandre ne savait pas ce qui l’atteignait le plus. Être surpris avec un homme du peuple qu’il méprisait tant, ou voir son espoir d’aimer quelqu’un réduit à néant. Sa mère avait fait de lui un tyran et son statut l’avait emprisonné dans une vie sans amour. 

      Depuis cet événement plus personne ne respectait le roi. L'impitoyable Alexandre devint une ombre qui errait dans les couloirs du château. Unanimement, tous les pouvoirs politiques furent confiés à la reine. Cette situation finit par convenir à Alexandre. Personne ne l’aimait, ce qui ne changeait pas de d’habitude, mais il ressentait une certaine satisfaction à ne plus être craint. Les quelques servantes qu’il côtoyait encore le décrivaient comme un homme poli et gentil. Peut-être que ses interactions avec Bellia lui avaient servi de leçon. Même s’il savait qu’elle était imaginaire, au fond de lui, il l'aimait encore. 

      Pour le reste de la cour il était invisible. Personne ne lui adressait la parole, alors que de son côté il prenait tout le monde en considération. Un bien triste sort pour Alexandre, qui vieillirait dans l’ombre du royaume de Trèfle. Toutefois, il n’avait pas dit son dernier mot. Loin de tous les regards, il lui restait une quête à mener. Une quête secrète, mais au combien importante, car elle scellerait le destin de l’un des quatre valets de Tetrania, jusqu’au trône des trônes. 

Bill quant à lui réussit à s’en sortir sans dommage. La cour était si choquée de voir le roi dans cette situation qu’il réussit à s’enfuir sans être vu. Il attendit sa punition chez lui pendant des semaines. Nul ne peut tuer l’amante d’un tyran et s’en sortir indemne. Mais personne ne vint jamais.

      Bill en fut soulagé au début, mais sa vie se transforma vite en cauchemars, car il n’y a pas de plus grand tyran que la culpabilité. Un sentiment qui torture à petit feu. Un sentiment qui s’exprime dans le regard de tous ceux que l’on croise. Surtout celui que l’on croise dans le miroir. Un sentiment qui surgit à chaque éclat de bonheur, comme pour rappeler qu’on ne le mérite pas. Finalement Bill aurait préféré s’être fait exécuter… Cela lui aurait évité bien des souffrances. C’est en devenant plus conciliant et en pardonnant au cuisinier que le roi lui avait infligé la pire des punitions. 

 

      Si Bill et Gradelia étaient sous une meilleure étoile, parmi les nobles de la cour, leur amour ne se serait sûrement pas autant terni. La cupidité des riches peine à trouver une justification, mais celle des plus démunis se comprend plus aisément. Ils fautent à force d’être maltraités. Il est bien facile pour les mieux lotis de juger ceux qui, après une vie misérable, succombent aux péchés.

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