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L'ESCLAVE QUI DEPLACAIT DES MONTAGNES
Une histoire du valet de Coeur
Partie I
Il y avait une forteresse qui, depuis des siècles, faisait fantasmer tous les rois de Tétrania. Corcosun, la cité mirage. Nul ne l’avait jamais vue, nul ne savait si elle existait vraiment. La plus grande des gloires serait assurée à celui qui réussirait à la conquérir. C'était le rêve fou de Charles, le roi de Coeurterre. Dominer le dernier territoire libre de Tetrania.
Si personne n’avait jamais trouvé la cité mirage, ce n’était pas pour rien. Elle était construite sur une terre que seul le vent avait réussi à dompter. Un Royaume désertique, protégé par une barrière de montagnes infranchissables. Corcosun était pourtant dessinée sur toutes les cartes, avec souvent plus d'exactitude que d’autres châteaux très fréquentés. C’était comme si elle était le centre et que le reste ne faisait que tourner autour.
Le monde avait fini par donner naissance à un homme capable de tracer le chemin qui conduirait à Corcosun. Un être assez puissant pour faire basculer des montagnes. Et c’est le roi Charles qui allait avoir la chance d’être témoin de cet exploit.
Voulant faire rayonner son nom à travers les âges, le roi de Coeur avait ordonné la construction d’un temple voué à son culte. Une dizaine d’architectes se succédèrent pour mener à bien ce nouveau caprice.
Les ouvriers, pressés par des délais toujours trop courts, durent bâcler la façade du bâtiment pour terminer les travaux à temps. Il n’y a qu’un maître d'œuvre consciencieux qui pousse ses travailleurs à s'attarder sur les fondations, plutôt que de passer du temps sur l'habillage... On voit bien là un homme du peuple. Malheureusement, dans les hautes sphères, l’apparence compte avant tout. Aussi, le jour de l’inauguration, le roi fut fort déçu de voir que les piliers qui trônaient à l’entrée n’étaient pas alignés. À quoi bon avoir des fondations qui durent pendant des siècles, si c’est pour faire perdurer une œuvre aussi mal fichue ? Au moment où il s'apprêtait à donner l'ordre d'exécuter les architectes et les ouvriers, un vieux pécheur sortit de la foule qui était venue pour la cérémonie d’ouverture.
- Sire, si vous voulez, moi je peux arranger ça !
- Toi ! Le pêcheur ? Tu vas faire ce que les ouvriers n'ont pas réussi à faire ? pesta le roi.
Un garde glissa une lame sous la gorge du vieil homme qui malgré tout gardait le sourire.
- J’ai un de mes gars qui pourrait s’en occuper. Je peux le faire venir tout de suite Sire !
- Et bien soit ! Rions un peu. Si tu réussis, je te rendrais riche et si tu échoues je te laisserai libre. Tu auras le mérite de me divertir.
Le pêcheur restait confiant. Il siffla un bon coup vers la foule.
- Viens mon garçon ! Ne fais pas attendre le roi.
Un jeune homme au physique élancé s’avança timidement au niveau du pêcheur. Une longue crinière dorée tombait sur ses épaules. La foule se mit à rire. Comment un homme si peu viril pourrait-il résoudre un tel problème ?
Le vieux pêcheur attrapa le garçon par le col et le jeta devant le temple.
- Dépêche-toi Faquin, aligne les piliers au soleil comme le veut le roi ! hurla le pêcheur sur le jeune homme, qui ne semblait pas comprendre grand chose.
Le jeune homme n’avait en fait jamais appris à parler, ce qui rendait tout échange avec lui très limité. Le vieux pécheur, las de hurler, finit par mimer la tâche à accomplir.
Face à ce spectacle grotesque, le roi s’exaspérait. Au moins cela lui faisait oublier le fiasco des travaux. C’est alors qu’un miracle se produisit. Le jeune homme enlaça un des immenses piliers de pierre, afin de le soulever et le déplacer une dizaine de mètres plus loin. La foule en avait perdu son souffle. En quelques minutes, les colonnes étaient toutes alignées au Soleil.
Bouche bée, le roi se rua vers le bâtiment pour vérifier s’il n’y avait pas une malice cachée. Mais il n’y avait rien de louche. Les piliers étaient si lourds que la terre en dessous s’enfonçait légèrement dans le sol. Charles se tourna vers le jeune prodige.
- Comment t’appelles-tu, mon garçon ?
- Il ne sait pas parler, répondit le vieux pêcheur tout sourire. Il ne sait qu'obéir. C’est comme s'il avait donné son esprit au diable en échange d'une force surhumaine.
Le roi jubilait… Avec un tel homme dans ses rangs, conquérir la dernière cité libre ne serait qu’une question de temps ! Pour confirmer sa pensée, le roi testa à nouveau le jeune homme.
- Je suis fatigué de cette longue et pénible journée, annonça le roi. Jeune prodige, peux-tu pousser la colline sur laquelle nous nous trouvons jusqu’au château ? Je ne peux faire un pas de plus.
À nouveau le pécheur hurla sur le garçon en faisant de grands gestes. Pourquoi s’obstinait-il à crier alors qu’il savait que son interlocuteur n’était pas en capacité de le comprendre ? Mystère. Visiblement avec la vieillesse, on garde nos habitudes, qu’elles soient ou non adaptées à la situation.
En les voyant faire, le roi comprit que s’il voulait utiliser le jeune prodige à ses fins, son premier obstacle serait la communication.
- Il faut à tout prix résoudre cette difficulté avant de partir en guerre, pensa-t-il.
Soudainement la terre se mit à trembler, et sous l’impulsion du jeune homme, la colline commença à glisser en direction du château. Le roi était aux anges :
- Quelle force incroyable ! Puisque ce garçon est le cadeau de la providence, il sera nommé Lahire.
Le jeune prodige réussit à pousser la colline jusqu’au château avant le coucher du Soleil. Bien qu’il fut acclamé par la foule, Lahire gardait le visage fermé, comme s’il était hanté par de tristes souvenirs.
Un tel pouvoir ne pouvait pas rester entre toutes les mains. Quelle chance que le pêcheur soit dévoué à son roi. Avec Lahire à ses pieds, il aurait pu conquérir le monde entier. Charles devait garder Lahire pour lui seul. Il se débarrassa donc du pécheur en lui offrant le château le plus reculé du royaume, en échange du jeune prodige.
Ne pouvant faire confiance à personne d’autre, le roi demanda à la reine en personne d’apprendre à Lahire la langue des hommes. Judith ne se réjouissait pas de rendre ce service. Rester autant de temps avec un homme qui pourrait d’un revers de la main faire s’écrouler le château était une situation trop dangereuse pour une reine. Mais ce qui était d’abord une requête se transforma vite en ordre… Un ordre royal qu’elle ne pouvait désormais plus refuser. Comme bien des fois, ce sont les femmes qui mènent à bien les tâches qui effraient les hommes.
- Tu ne dois pas lui apprendre à penser, mais à obéir ! ordonna le roi à sa femme. Il sera facile pour une femme de ton rang de le manipuler. Malgré les apparences ce n’est pas un homme, mais un outil. Il a sacrifié son esprit pour nous servir. Ce serait une insulte de ne pas respecter son vœu.
La reine, qui n’avait de toute façon pas d’autres choix que d’accepter, était perplexe. Comment pouvait-on traiter un homme de la sorte ?
Une fois l’apprentissage commencé, la crainte de la Judith fut vite remplacée par de la pitié. Le jeune Lahire, avec son corps élancé et son visage mélancolique, avait l’air si fragile. Ses yeux clairs semblaient avoir trouvé leurs couleurs dans le plus profond des chagrins. Lahire faisait partie de ceux qui malgré leur jeune âge semblent avoir vécu mille vies. Et de ces mille vies, il ne restait qu’une peine profonde.
Le premier mot enseigné fut “Humain”. Le deuxième “échange” et le troisième “obéir”.
Charles, pressé par sa future victoire, avait oublié une chose : avec les mots vient la conscience. C’est en apprenant à construire des phrases que l’on comprend qu’on en est un sujet. C’est en choisissant les bons verbes que l’on donne de l’importance à nos actions. Et c’est en se faisant soumettre que naît l’idée de liberté.
Partie II
Impatient comme toujours, le roi Charles ne put attendre que Lahire finisse son apprentissage pour commencer sa campagne. Il nomma son jeune prodige valet et décida d’embarquer la reine avec sa troupe pour qu’elle termine son enseignement en chemin. Le roi se voyait déjà aux portes de Corcosun.
Même à contre-cœur, Judith exécutait sa tâche à merveille. Dès le deuxième mois, Lahire était un vrai pantin. Il répondait sans broncher à chaque caprice du roi. Pour montrer à tous sa puissance, Charles avait ordonné à son valet de tirer à lui seul l’immense char royal. Pour rendre la tâche plus pénible et l’exploit encore plus merveilleux, il avait même fait retirer les roues de son carrosse. Certes, le voyage était bien moins confortable qu’à son habitude, mais Charles s’en moquait. L’important pour lui, c’était qu’on l’admire.
En quelques jours, le convoi arriva devant Montpil, la majestueuse chaîne de montagnes qui barrait le chemin vers la cité Mirage. Les flancs escarpés de la roche formaient une barrière naturelle imprenable. C’était ici que la force de Lahire allait jouer en faveur de Charles.
- Lahire, ton plaisir est de satisfaire mes désirs. Alors je t’ordonne de déplacer les montagnes pour nous ouvrir un chemin vers Corcosun.
Lahire, sans rechigner, s’avança au pied de la montagne et posa les paumes de ses mains sur le plus gros des rochers. La terre se mit alors à gronder. Les soldats terrifiés s’écartèrent :
- C’est les dieux qui nous punissent de notre orgueil, murmura l’un d’entre eux.
- Silence ! exigea le roi Charles. Le seul dieu qu’il y a ici c’est moi.
Le sol se fissura. Les nuages se déchirèrent. Dans un bourdonnement semblable aux chants des géants, la montagne que poussait Lahire se mit à se déplacer, comme si elle glissait sur une gigantesque dalle.
Le garçon mit une semaine à ouvrir un chemin jusqu’au pied du désert. L’exploit était incroyable. Les soldats témoins de la scène savaient que ce qui s'était produit deviendrait une histoire que l’on raconte sans cesse à ses enfants et à ses petits enfants. Peut-être que dans cent ans, la prouesse serait jugée si merveilleuse qu’elle deviendrait un mythe, dont certains se demanderont s’il s’est vraiment produit. La joie du roi se couvrit cependant d’inquiétude, car le regard de Lahire avait changé. Il était rempli de méfiance et de jugement. Charles, qui avait une obsession pour l’admiration, savait bien voir ces choses-là.
- Mon bon Lahire, quel mot t’a appris la reine aujourd’hui ?
- Le mot “Respect” mon roi.
- Comment ? Mais… Et hier, qu’elle était le mot d’hier ?
- Justice. Et la veille c’était Liberté.
Charles était fou de colère ! Ce n’était pas avec ce genre de notion que Lahire allait apprendre à obéir. Il demanda immédiatement des explications à Judith.
- Quel est cet affront ? Vous manigancez en secret ma défaite ?
- Il n’y a pas de force sans “Justice”, affirma Judith. Et il n’y a pas d'obéissance sans “Respect”.
- Et “Liberté” alors ?!
- Il n’y a rien de plus malléable que celui qui croit être libre.
Maintenant rempli de doutes, le cœur du roi s’apaisa un moment. Il s’en était fallu de peu pour Judith, qui avait frôlé de justesse les pires supplices. La reine, charmée par la candeur du garçon, ne pouvait se résoudre à faire de Lahire un esclave. Il était maintenant assez éduqué pour comprendre sa propre condition. La conscience vient des mots.
Pour s’en sortir, Judith devait maintenant utiliser la crédulité et la fierté du roi à son avantage. Prise dans son élan, elle surenchérit :
- Ne sous-estimez pas votre grandeur, mon roi. Votre Valet n’a d’yeux que pour vous.
- Je ne suis pas aveugle, le regard de Lahire a changé, il se méfie de moi.
- Le garçon change en apprenant à parler, c’est normal. On ne peut l’éviter. Mais n'ayez crainte, il reste un moyen pour le manipuler à coup sûr.
- Parle !
- C’est très simple, il suffit de montrer patte blanche. J’ai rendu sensible Lahire à la bienveillance. Si vous vous montrez respectueux et clément, il ne pourra faire autrement que d'obéir. Sa bonté est sa faiblesse… Une faiblesse que vous pouvez utiliser à votre avantage.
La reine brossait le roi dans le sens du poil pour le piéger. En éduquant le valet avec des valeurs d’intégrité, elle obligeait le roi à devenir bon et juste envers Lahire, mais aussi envers tout son peuple, s’il voulait garder l’incroyable prodige sous son joug. Il fallut toute la nuit à Judith pour convaincre Charles que la bienveillance était la clé de la soumission.
- Après le respect et la générosité, je lui ai aussi appris ce qu’était la culpabilité. Ce gardien cruel qui nous tire toujours vers le chemin que l’on nous a tracé. Et le destin d’un valet, c’est de servir son roi.
Depuis ce jour, Charles l’impatient, Charles l'orgueilleux, changea complètement son comportement. Au début frustré, il s’habitua vite à être aimé. Le peuple est bien plus docile lorsqu’il aime que lorsqu’il craint. Car les ordres sont bien mieux exécutés quand ils sont faits avec le sourire. Charles finit par être surnommé le Débonnaire, même si, sous ses apparences, il n’avait jamais cessé d’être odieux. Lahire, contrairement à tous les autres, l’avait bien compris.
Partie III
Il y avait une chose que Charles ignorait, une chose qui pouvait faire échouer sa conquête de Corcosun : l’incroyable force de Lahire s’amenuisait. Le jeune valet avait même dû se reposer plusieurs jours après avoir déplacé les montagnes de Montpil. La fatigue est un sentiment étrange pour celui qui le vit pour la première fois, comme un avant-goût de la vieillesse qui nous rapproche dangereusement de la mort.
- Ma force a-t-elle une limite ? se questionnait Lahire. Ou est-ce dû à l'ampleur de la tâche que j’ai menée ? Pire encore, est-elle vouée à disparaître ? Suis-je en train de mourir ?
C’était la première fois que le jeune valet pensait à ces choses-là. La vie avait soudainement une tout autre valeur.
Heureusement, la suite de la campagne ne requérait pas de force, mais de l’endurance. Lahire pouvait ainsi se faire oublier.
Une fois les montagnes passées, la troupe dû traverser une étrange forêt aux arbres couverts d'épines empoisonnées. Une simple piqûre pouvait endormir un soldat assez de temps pour qu’il se dessèche. Un tiers du régiment se perdit pendant cette partie du voyage. Un sérieux coup dur, que Charles encaissait sans broncher… C’était le prix à payer pour sa victoire.
Après la forêt, la terre n’existait plus. Seule une mer de sable noir s’étendait à perte de vue. Au loin, des rochers immenses s'étiraient lentement vers un ciel sans nuages. L’air était aussi sec que dans un four.
Le bataillon de Cœur se perdit plusieurs semaines dans ce désert impitoyable. À la fin, il ne restait plus qu'une poignée de soldats. Pour montrer sa dévotion, Charles avait laissé son char royal au service des soldats blessés. Bien sûr, sous ce geste d’apparence louable se cachait une malice. Le soleil du désert tapait si fort sur le char qu’il était presque impossible de respirer à l’intérieur.
Un soir, alors que le ciel brillait de milliers de points blancs, Lahire demanda à Judith.
- Ma Reine, grâce à vous je suis aujourd’hui le plus grand des orateurs, mais il y a un mot qui me manque pour décrire le mal qui m’habite.
- Décris-moi ton mal Lahire, et je le nommerai.
- C’est un mal qui me ronge à petit feu. Une flamme qui me brûle dès que je m’éloigne de vous et qui s’apaise quand je suis à vos côtés. Un feu qui, je le sais, ne s'éteindra jamais.
- Oh Lahire… C’est un mal que je partage. C’est un mal qui se nomme “Amour”.
- Ma Reine, allons-nous mourir de cette maladie ?
Judith n’avait pas de réponse à lui donner. Avant de verser une larme, elle s’enferma dans sa tente pour le reste de la nuit, laissant Lahire perdu à ses interrogations. Le lendemain, Judith prit trois soldats avec elle et rentra au château, sans prévenir personne.
La vie n’avait soudainement plus aucun sens pour Lahire. Il était un esclave. Il l’avait toujours été. Mais désormais il avait assez d’esprit pour se rendre compte de sa condition. Aveuglé par l’amour qu’il portait pour Judith, il s’en accommodait volontiers. Maintenant qu’elle était absente, la réalité devenait insupportable. C’est toujours fou de voir ce que l’amour vous permet de supporter.
La nuit suivante, Lahire disparut du campement. Il avait décidé de laisser le roi Charles, rendu fou par ses désirs de conquêtes, s'enterrer dans le sable.
- Je ne gâcherai pas une journée de plus à réaliser le rêve fou d’un roi ingrat.
La cité de Corcosun n’était bien qu’un mirage.
Seul, le chemin du retour était bien plus difficile, mais porté par ses sentiments, il finit par arriver au château. Lors de son périple, Lahire fut guidé à plusieurs reprises par des oiseaux. Leurs chants, à travers les collines et les montagnes, sonnaient comme des louanges qui l'encourageaient. Chaque jour il retrouvait un peu plus de force.
Le garde qui tenait la porte du château ne voulait pas le reconnaître, et c’était bien normal. Absent pendant des mois, le noble valet qui se tenait autrefois aux côtés du roi avait laissé place à un vagabond aux vêtements usés et recouverts de boue. Pire encore, sa puissance légendaire l’avait complètement quitté. Même s’il se tenait en meilleure forme depuis son retour, il était encore loin de déplacer des montagnes. Ce n’était plus le même homme. Lahire avait tout de même un avantage : il savait mieux parler que quiconque. Il fit alors le tour du château pour s’adresser à un autre garde. Manifestement, cela devait être son premier jour de travail. Or, quand on débute, on a toujours une peur bleue de gaffer.
- Halte, qui va là ?
- Cher soldat, si je viens vers vous ce n’est pas un hasard, car je sais que vous n’êtes pas sot.
- Passe ton chemin paysan.
- J’ai là une clé ! La clé d’un coffre.
Lahire sortit une clé en fer qu’il avait trouvée par hasard en arrivant au château. Le soldat était songeur.
- Mais voilà, je n’ai pas le coffre.
- Qu’est-ce que ça peut bien me faire ?
- Si ce coffre est fermé à clé, c’est qu’il renferme un objet de valeur. Et vu la taille de la clé, ce doit être un gros coffre.
Le soldat ne savait pas quoi penser de la situation, mais il restait attentif.
- Et où pourrait se trouver un gros coffre qui renferme des choses précieuses ? Ce serait dangereux de le mettre dans une simple auberge…
- Et pourquoi pas dans un château ?
- Ah ça c’est une super idée. Il se trouve qu’il y a justement un château derrière vous !
- Je ne peux pas vous laisser passer.
- Comment ça ?
- Les paysans ne sont pas acceptés au château !
- Mais enfin, je ne suis pas un paysan puisque je possède une clé qui mène à un coffre enfermé dans un château.
Le garde était confus.
- Rien ne me prouve qu’il y a votre coffre dans ce château !
- Roh très bien, vous avez gagné. Je vais aller chercher le coffre pour prouver ma bonne foi.
- Qui me dit que vous allez revenir ?
- La clé, je vous confie la clé. Que ferai-je d’un coffre, si je n’ai pas la clé pour l’ouvrir ? Je suis donc obligé de revenir.
- Heu, oui c’est vrai.
- Bon j’ai assez perdu de temps. Voici la clé. Je vais chercher le coffre, et vous n’avez pas intérêt à vous enfuir avec ma clé, car elle ne vous servirait à rien sans le coffre que je vais vous chercher !
Sans attendre de réponse, Lahire jeta sa clé dans les mains et du garde confus et entra dans le château. Le pauvre soldat, trop orgueilleux pour avouer s’être fait avoir, se convainquit de la véracité des paroles de Lahire. De la même manière Lahire embobina une servante pour voler les vêtements du roi, en prétextant avoir été envoyé les chercher. Une fois vêtu de la toge royale, il accéda facilement à la chambre de la reine. Judith ravalait ses larmes sur le balcon. Un sourire s'éleva un instant sur son visage à la vision de Lahire.
- Lahire, j’ai fait de toi un pantin pour Charles. Je ne suis pas digne de ton amour.
- Ma reine, sous couvert de me manipuler, vous m’avez donné les clés pour ouvrir ma conscience. Sans vous, je n’aurais pu me défaire des griffes du roi, et je serais surement aujourd'hui recouvert de sable avec les autres soldats. Regardez ma toge, la bonne fortune a fait de moi un roi et vous une reine veuve. Nous pouvons enfin nous aimer sans mesure.
La force de Lahire lui avait valu d’être un esclave, mais grâce à son esprit il n’avait jamais été aussi proche de devenir un roi. Toutefois, les mensonges donnent accès à des trésors qui s'évanouissent vite. Si vous voulez garder votre richesse, c’est par la vérité que vous devez la trouver. Dans les fables, l’amour triomphe toujours, mais ici, la réalité rattrape le conte.
Avant que Judith n’ait le temps de lui répondre, les acclamations d’une foule les interrompirent. Le roi Charles était revenu victorieux de sa campagne. Contre toute attente, il avait conquis Corcosun. Lahire et Judith savaient que c’était un mensonge. Il était loin d’avoir trouvé la cité à leur départ et, même s’il l’avait localisée, c’était impossible qu’il s’en empare aussi rapidement. De plus, il était revenu seul de son périple. S’il avait gagné, il aurait dû lui rester au moins un soldat. Mais qui croire entre le monarque qui avait survécu à tous les périls et le valet qui s’était déguisé en roi pour conquérir le cœur de la reine ?
Le regard amoureux que les deux amants s'échangaient il y a quelques minutes encore se gorgea soudainement de détresse. Avant que Lahire eût le temps de s’enfuir, il fut arrêté par la garde.
Le roi Charles, seul rescapé de son incroyable aventure, narra lui-même son périple aux bardes de son royaume. Plus il le racontait, plus il devenait fort et vaillant. Aux dernières nouvelles c’était lui qui avait ouvert le chemin à travers les montagnes.
Le roi Débonnaire, sous couvert de sa bonté nouvelle, voulut se venger de celui qui l’avait abandonné à un triste sort. Alors pour remercier son bon valet du travail qu’il avait fourni pendant la campagne, il le nomma à la tête d’un escadron constitué de cinquante-cinq soldats. Un escadron qui reçut une mission suicide : partir en guerre contre le royaume de Pique et son armée regroupant les combattants les plus féroces du pays. Bien sûr cet escadron n’abritait que des paysans mal nourris, prêts à se faire charcuter. Le roi voulait avant tout que son valet y laisse sa peau.
Contre toute attente, Lahire accepta tout de suite la mission. Il voulait partir le plus loin possible de Coeurterre pour tenter de soigner son cœur brisé. Sa bien-aimée Judith, la reine, ne l’avait pas une seule fois défendu, alors qu’il était emprisonné et torturé dans les catacombes du château. Avec toute la haine qu’il avait accumulée, le valet avait finit par perdre sa voix, laissant son regard comme seul témoin de ses tourments.
À nouveau muet, Lahire retrouva presque toute sa force d’antan. Une brute débordant de mauvais sentiments. David, le roi de Pique, n’avait pas pris cette nouvelle menace à la légère. Heureusement lui aussi avait une pièce maîtresse à jouer : l’intuable Ogier au cœur de pierre.
C’était là, la vraie punition que Charles avait orchestrée. Il n’avait que faire du destin de son valet, mais il avait besoin de la reine. En l’empêchant de parler à Lahire et en faisant croire à ce dernier qu’elle l’avait abandonné, le roi de Cœur voulait que Judith se sente coupable de ce qu’était devenu le jeune valet, le seul homme qu’elle ait jamais aimé. Pour qu’elle se souvienne de sa place. Le destin d’une reine c’est de servir son roi.
Encore une fois la culpabilité, ce gardien cruel, nous tire toujours vers le chemin que l’on nous a imposé. Elle arrive à nous rendre coupable d’avoir espéré une vie juste un peu meilleure. Et avec le temps on en arrive à s’excuser et supplier auprès de nos “supérieurs” pour des fautes qui n’en sont pas. Seul le fou, qui n’a pour dieu que le hasard, sait comment plier le destin à sa volonté.