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LE MONSTRE QUI VOULAIT
DEVENIR UN HOMME
Partie I
Il était une fois un monstre qui voulait être un homme. C’était l’enfant du lac et de la montagne. Sa peau était faite d’un mélange de roches et de racines noires. Le petit monstre avait un visage si hideux que lorsqu’il sortait de sa grotte, le soleil prenait peur et allait se cacher. C'était une punition bien trop sévère que de le contempler. C’est ainsi que la nuit fut créée.
Le monstre était souvent seul et ça le rendait triste. Il n’y avait que les animaux les plus repoussants, comme les chauves-souris et les insectes, qui acceptaient sa compagnie. Mais pour le monstre qui ne parlait que la langue des humains, les animaux restaient toujours muets. Il rêvait de pouvoir un jour discuter avec quelqu’un.
- Quelle chance d’être un homme, moi aussi je voudrais quelqu’un à aimer.
Le monstre avait un nom. Galaad. Qui le lui avait donné ? Et d’ailleurs, qui lui avait appris à parler ? C‘était un mystère, puisque les seules créatures qu’il avait rencontrées jusqu’alors étaient dépourvues de parole. Mais le monstre en était sûr :
- Galaad, c’est mon nom.
Un jour, ou plutôt une nuit, Galaad vainquit sa timidité. Il prit son baluchon et descendit du pays des montagnes pour se rendre au royaume des hommes. Aux abords du château se trouvait un paysan qui transportait sa nouvelle récolte :
- Bonjour monsieur l’homme, je suis Galaad des montagnes. Je voudrais désormais vivre chez les humains. Pouvez-vous m’indiquer où est-ce que je pourrais m’installer ? En échange, je vous chasserai un cerf.
- Mon dieu, mais quelle monstruosité vous atteint ? Il n’y a pas de place pour vous chez les hommes… Ni même chez les bêtes ! Retournez dans le cauchemar d’où vous venez ! Vous regarder est un châtiment abominable ! Pourquoi êtes-vous venu vers moi ? Ah, j’en suis sûr, c’est ma punition pour avoir vendu ma fille au marché des esclaves…
- Désolé mon bon monsieur, je ne voulais pas vous terrifier.
Le monstre retourna dans la montagne. Son chagrin creusa la terre dans un torrent de larmes.
Le lendemain, le monstre retourna au royaume des hommes. Avoir pleuré toute la nuit avait fatigué toute la tristesse qu’il avait en lui. Rite, le rat, l’avait guidé chez une vieille dame qui vivait seule dans une jolie maison à l’entrée du château. Manifestement, elle était si vieille que ses yeux ne pouvaient différencier un homme d’une table, ce qui arrangeait Galaad.
- Bonjour madame, je suis un homme des montagnes et je cherche à me loger. Si vous me venez en aide, je vous apporterai du gros gibier.
- Bonsoir monsieur. Je vis seule dans cette grande maison. J’accepte de vous loger, si vous m'apportez à manger.
- Très bien madame, je reviens dans une heure.
Le plan de Rite et Galaad avait marché, il suffisait de s’adresser à une aveugle ! Le petit monstre était ravi ! Un souci pointa néanmoins le bout de son nez : aux abords du château, il y avait bien moins d’animaux que dans les montagnes. Comme si la faune se tenait éloignée des hommes. Galaad avait parlé trop vite… Ce n’était pas ici qu’il allait trouver du gros gibier. Voyant son heure passer à toute vitesse et voulant absolument tenir sa promesse, le monstre attrapa le plus gros animal qu’il croisa. C’était un bel étalon : celui de la vieille dame.
De retour à la maison, il s'engouffra dans la cuisine pour préparer un pot-au-feu et le servit aussitôt à la vieille dame :
- Cette viande est délicieuse, je n’en ai jamais goûté de telle. Qu’est-ce que c’est ?
- C’est du cheval, je l’ai trouvé à la dernière minute dans le pré à côté de la grande tour.
La vieille dame hurla de terreur.
- Mais vous êtes un monstre ! Mais quelle horreur, c’est le cheval de mon mari ! C’est tout ce qui me reste de lui !
Et oui, contrairement au monde des animaux, chez les hommes il est interdit de manger certaines bêtes, alors que d’autres oui. Galaad n’était pas au courant. Même pour une femme aveugle, il était un monstre.
- Pourquoi c’est tombé sur moi… Ah, je sais, c’est ma punition pour avoir autrefois confondu la marmite et le berceau de mon neveu. Je suis un monstre.
- Madame, ne vous en voulez pas. C’est ma faute, c’est moi qui suis un monstre.
Galaad retourna alors à la montagne le cœur lourd.
Curieusement les deux humains que le monstre avait croisés semblaient se sentir coupables pour une faute qu’ils avaient commise par le passé. Et le monstre, de par sa présence, en était la punition.
Très vite, une rumeur caressa les oreilles des hommes. Le paysan et la vieille dame avaient mis fin à leurs jours quelque temps après le passage du monstre. Au village on disait alors :
" Gare aux pécheurs, car le monstre punisseur rôde. Les âmes damnées n’ont nulle part où aller. Elles finiront par faire face à la créature dont la laideur est à la hauteur de leur culpabilité."
Dès lors, la plupart des habitants des villages aux alentours n’osèrent plus sortir de chez eux. Certains, rongés par la culpabilité des fautes qu’ils avaient pu commettre, se donnèrent à leur tour la mort.
La rumeur traversa toutes les couches de la population jusqu’à tomber aux oreilles d’Alexandre le Roi Trèfleroc. Quelle étrange façon de réagir face à un monstre ? Alexandre n’était pas dupe : il n’y avait pas de monstre qui punissait. C’était de la superstition. Au pire, une vile créature qui par un malheureux hasard s’était trouvée au pays des hommes… Mais il n’y avait rien de divin là-dedans. Ce qui émerveillait le roi, c'était la façon dont la population trouvait elle-même comment justifier cette “punition”. Les hommes se sentent obligés de justifier le hasard. Alexandre découvrit ainsi un fabuleux outil de manipulation. Ce fût le début de la tyrannie.
De son côté, dame Argine, la reine, était aussi inquiète que curieuse. Curieuse de connaître ce mystérieux personnage qui se jouait de son peuple. Animée par ces deux sentiments, elle décida donc d’agir.
Profitant des premières lueurs du jour, elle se glissa par une porte dérobée de sa chambre, à la barbe de son garde qui s’était endormi. Avec sa connaissance du vieux monde, elle ne tarda pas à trouver la grotte de Galaad, le petit monstre solitaire, entre le pied de la montagne et le lac.
- Bonjour petite chose.
- Bonjour.
Galaad se retira dans l’ombre de la grotte pour ne pas la faire fuir.
- N'aie pas peur, mon enfant. J’ai vécu assez de vies pour voir la beauté même chez ceux où elle est bien cachée. Je suis la reine Argine.
Le monstre s’approcha de l’entrée de la grotte. Aussitôt, la nuit tomba. La reine s’en étonna un instant, mais comprit vite le pouvoir du monstre. Elle s’en réjouit… Peut-être avait-elle trouvé son champion pour lui ramener l’instrument qu’elle désirait tant ? Mais pour l’instant, elle devait ravaler son dégoût.
Mais quelle douce beauté ! Regarde, même le ciel chasse le soleil pour éclairer ton visage à la douceur de la nuit.
Bien sûr, elle mentait.
- Vous mentez. Je sais que je suis un monstre aux yeux des hommes.
- Les hommes sont sots. C’est ce qui les définit et les rend aussi précieux. Ne te compare pas à eux.
- M’accepterez-vous au château, si je suis beau comme vous le dites ?
La reine était coincée, car la réponse était évidemment non.
- Je l'admets. Tu ne peux pas rester en ma compagnie. Les hommes m’ont choisi pour les gouverner (comme si les hommes choisissaient vraiment leur souverain) et je ne peux me tenir aux côtés de celui qui par essence les repousse.
- Mais moi aussi je veux être un homme. Moi aussi je veux être sot. Moi aussi je veux être précieux.
Même si Galaad connaissait la réponse à sa question, il avait juste un instant entrevu une lueur d’espoir. En écoutant la réponse de la reine, il ne put retenir ses larmes. Argine décocha sa cape de ses épaules pour entourer le petit monstre.
- Il y a… Il y a peut-être un moyen.
- Comment ? Je vous en prie.
- Il existe une lyre, un instrument qui exauce le souhait de celui qui joue de sa musique.
- C’est vrai ?
- Oui c’est vrai, mais… Oublie ce que je viens de dire…
- Dites-moi madame, dites-moi ! Regardez-moi, regardez où je vis. Je n’ai rien à perdre ! Je n’ai rien du tout !
Vexés et humiliés, les chauves-souris de la grotte s’envolèrent, les souris déguerpirent et les insectes rampèrent. Eux qui avaient si bien pris soin de Galaad alors que personne ne voulait de lui ne semblaient pas compter à ses yeux. L’amertume de l’ingratitude, un arrière-goût partagé par bien des parents.
- La lyre se trouve dans la forêt interdite de Joswood. Mais nul homme n’en est jamais revenu. C’est un lieu d’un ancien monde, une entité qui a son propre cœur.
- Mais je ne suis pas encore un homme, je suis un monstre !
- Ramène-moi la lyre et je jouerai la musique qui exaucera ton souhait.
Le petit monstre se mit aussitôt en route vers l’est pour trouver la Lyre. Et il allait obtenir ce qu’il désirait ! Mais pas de la manière qu’il souhaitait, car chaque rêve mérite des sacrifices pour être réalisé. Et pour une créature aussi peu gâtée par le destin, la peine est double. Car les êtres sur cette terre ne sont jamais nés égaux.
Il est parfois curieux de voir que les hommes rongés par leur culpabilité cherchent à tout prix à trouver une punition pour leurs méfaits, quitte à transformer un malheureux hasard en coup du destin. Comme si être puni allait enfin alléger leur fardeau. Mais gare aux esprits mal intentionnés, qui, conscients de cette curiosité, en profitent pour manipuler le cœur de ces malheureux.
Partie II
Cela faisait bien des jours que Galaad marchait dans la brume de Pierrock Valley. Les prairies vertes qui entouraient le lac lui manquaient terriblement. Là où il se situait, il n'y avait que de la roche noire et froide.
- C’est curieux, se questionnait le monstre. Comment des arbres peuvent-ils me manquer alors qu’ils ne parlent même pas ?! Ils sont même incapables de bouger !
Le petit monstre commençait à regretter d'être parti, surtout seul. Il était si pressé de devenir un homme qu’il avait oublié de dire au revoir à la jolie reine qui lui avait rendu visite. Qui sait, une fois devenu humain, peut-être voudra-t-elle bien l’épouser ? Galaad serra contre lui la cape que la reine lui avait donnée. Si elle ne l’aimait pas, elle ne lui aurait jamais donné son vêtement, non ?
Une fumée noire se détachait des montagnes. C’était le petit village isolé de Bellenuit. Des dizaines de lumières étaient allumées autour des maisons et la musique s'échappait des courants d’air. Les habitants devaient fêter quelque chose. Ils avaient allumé plusieurs feux pour l’occasion. Ce n'était pas un luxe en cette froide nuit d’automne qui s’éternisait. Et oui, Galaad ne s’était pas arrêté de marcher pendant trois jours et le soleil, de peur de le croiser, tardait donc à se lever. Exténué par sa marche, le petit monstre aurait bien aimé partager le feu avec les villageois de Bellenuit. Mais son visage allait, pour sûr, les repousser.
Bien qu’hésitant, Galaad s’approchait de plus en plus des maisons. Il découvrit avec stupeur que la fête était déguisée. Quelle chance ! Le petit monstre couvrit sa peau avec la cape de la reine et se tailla grossièrement un masque dans l’écorce d’un arbre qui semblait mort depuis bien longtemps.
Les villageois étaient tous ivres. Ivres de joie, mais aussi de niaule. Galaad s’émerveillait de voir tout ce monde rire et chanter. Il était beaucoup trop timide pour danser, mais pour une fois il avait l’impression d’être un humain. Un petit garçon, porté par la naïveté de son âge, confondit la silhouette de Galaad avec celle de son cousin.
- Galdo ! Viens danser avec moi, j’ai peur tout seul !
- Galdo ? Mais je…
- Galdo tu as une odeur bizarre.
- Oh pardon.
- Ne t’en fais pas, c’est pas grave je t’aime comme tu es !
- Oh !
- Viens danser avec moi !
- Mais où sont ton papa et ta maman ?
- Ils ne sont pas rentrés de la journée. Ils sont à la fête. J’ai faim et moi aussi je veux y aller ! Mais pas tout seul.
- Mais je ne suis pas Galdo.
- Et alors, tu ne veux pas danser ?
- Oh, je ne sais pas. J'ai peur aussi.
- Allons-y ensemble alors. C’est toujours mieux d’y aller à deux. Moi c’est Baldo !
Le garçon tira Galaad pour l’embarquer dans une danse collective. Sans forcément trouver le bon rythme, le petit monstre arriva rapidement à se fondre parmi les autres. Sa fatigue avait complètement disparu. Galaad se surprit même à rire de bon cœur. Comme un vrai humain !
- Que fêtons-nous ? demanda-t-il à son voisin.
- Mais enfin, nous fêtons la nuit ! Pour qu'elle dure et dure ! Haha
- La nuit ?
- Mais de quelle grotte sortez-vous ? David, le roi de Pique avait menacé de raser le village aux premières lueurs du matin, si nous n'envoyions pas nos enfants dans son terrible labyrinthe. Nous étions perdus, et voilà que le soleil décide de ne plus se lever ! Les dieux sont avec nous ! Que la nuit soit éternelle !
C’était grâce à Galaad ! C’était lui qui avait fait fuir le soleil et protégé tous les enfants. Qui eut cru que sa malédiction sauverait tout un village ?
- J’ai trouvé un lieu où être aimé ! se disait-il.
Il avait envie de crier sa joie !
- Et toi qui es-tu ?
- C’est moi qui ai fait fuir le soleil ! C’est moi qui ai sauvé tous les enfants ! Le seul dieu à louer c’est moi !
- Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Les villageois autour s'arrêtèrent de danser pour écouter sa réponse.
- C’est moi, qui vous ai sauvé ! Grâce à mon visage. Quand je sors de ma grotte, le soleil s’en va, car il a peur de me regarder.
- Et pourquoi donc ?
- Car je suis laid, je suis monstrueux. C’est ma laideur qui vous a sauvé !
- Ta laideur ? Cette histoire est ridicule…
- Mais si, regardez !
Galaad retira son masque. La musique s’arrêta spontanément. Le sourire qu’arborait le monstre le rendait encore plus ignoble.
- Mais c’est affreux…
- Mais c’est un diable….
- Qu’on me rende aveugle…
Le sourire de Galaad tomba.
- Je vous ai sauvé… Ne m’en voulez pas, réjouissez-vous ! J’ai sauvé les enfants, j’ai sauvé Baldo…
Le pauvre enfant qui lui avait parlé plus tôt était témoin de la scène, sans savoir quoi faire.
- Ce village est maudit ! Voilà qu’un deuxième malheur arrive, alors qu’on n’a même pas eu le temps de fêter la disparition du premier.
- Une flèche se planta brusquement aux pieds de Galaad.
- Il va nous contaminer avec son visage malade ! Il faut se débarrasser de lui !
Une deuxième flèche lui traversa le mollet et le fit basculer.
- Le monstre est à terre !
- Regardez moi cette horreur !
- Arrachez-lui son sac !
- Mais quelle laideur !
La foule s’agglutina autour de Galaad.
- Si c’est lui qui a fait fuir le Soleil, alors il faut le planter en haut du clocher !
- J’ai peur, cria le petit monstre. Je suis gentil, je suis gentil, ne me faites pas de mal.
- Ce diable essaye de nous séduire, tuez-le !
Un homme sortit une dague. Mais après quelques pas, il s'arrêta net.
- Alors Berthol, tu as peur ?
Je ne m’approche pas de ça. Avec son visage cauchemardesque, il va me jeter un sort !
Un des hommes lança une pierre sur la tête du monstre.
- Qui sait ? À force de le caillasser, on va peut-être réussir à le rendre moins moche !
- Pardon, pardon, je ne veux pas être laid. Je vais justement chercher la lyre…heuk
Galaad se prit une autre pierre. Du sang commença à couler sur le sommet de sa tête.
- Ha, en pleine mouille celui-là !
Deux hommes trouvèrent le courage de s’approcher de lui pour déchirer le peu de vêtements qu’il avait.
- Non c’est à moi, je n’ai rien fait.
Le pauvre monstre se trouva vite à moitié nu.
Galaad se mit à pleurer lorsqu’il reçut une troisième pierre. Pris d’un soudain élan de courage, ou envahi par la peur, il se mit à courir en direction de la brume qui entourait le village. La foule s’écarta sur son passage, par peur d’être contaminée par sa laideur.
Le pauvre Galaad tremblait. Il avait laissé les seuls vivres qui lui restaient. Le petit monstre finit par trouver un trou dans une colline où se cacher. En entendant les villageois le chercher, il s’enfonça plus profondément dans le trou. Si bien que la faible lumière des torches laissa place à une obscurité totale. Une obscurité humide et silencieuse. Ce calme était étrangement rassurant. Galaad avait l’impression d'être loin de tout… Loin de ce monde qui le repoussait sans cesse.
Le petit monstre continua d’explorer la grotte pendant plusieurs heures. Enfin, il n’en était plus trop sûr. Cela faisait peut-être plusieurs jours ? Difficile de le savoir. Un point lumineux finit par pointer le bout de son rayon. Galaad arriva dans un jardin d’edelweiss, dominé par une fontaine en labradorite. Elle était vide.
Le petit monstre s'accouda à la fontaine. Ses larmes se mirent à couler spontanément, remplissant peu à peu le bac. Le reflet de Galaad se dessina alors dans l’eau, ce qui le fit encore plus pleurer.
- Est-ce une façon de se comporter si tu veux devenir un homme ?
Un homme, déguisé en femme, se tenait derrière la fontaine. Il avait le visage entièrement maquillé de rouge, de jaune et de blanc. Un chapeau pointu habillait le haut de sa tête, tandis que des ailes de papillons étaient attachées à ses épaules par une ficelle. Galaad n’arrivait pas à arrêter de pleurer.
- Les hommes, ça ne pleure pas ! Relève-toi enfin !
- Je n’y arrive pas… Je ne serai jamais un homme. Ce sont des mensonges. Je n’y crois plus. Je ne crois plus à rien. C’est fini, la vie est trop injuste.
- À rien ? Allons, allons, tu racontes des sottises. Tu ne penses pas tout ce que tu dis sinon je ne serais pas là. Et pourtant me voilà. Sèche vite ses grosses larmes. Ce n’est pas digne d’un homme.
Galaad essuya ses joues avec le reste de cape déchirée qu’il avait noué comme une écharpe.
- Qui êtes-vous ?
- Mais enfin, regarde-moi, je suis la fée, la fée. Roh mais que tu es affreux.
Elle s’approcha de lui.
- Vous pensez que je peux devenir un homme ?
- Oh mais oui ! Enfin, pas si tu continues comme ça.
- Comme ça ?
- Si tu veux devenir un homme, tu dois être plus fort ! Tu dois être beau ! Tu ne peux pas te laisser submerger par les émotions comme ça. Regarde, les hommes qui t’ont attaqué, se sont-ils laissés prendre par la pitié ? Non ! Il faut que tu sois plus courageux, plus cruel s’il le faut ! Crois-moi, je suis une femme, je sais ce que je dis. Tu dois être dominant. Tu dois tous les manger !
- Dominant ?
- Bien sûr mon garçon ! Si tu veux épouser une reine tu dois devenir un roi !
- Ah bon ? Quand je trouverai la lyre, je pourrais exaucer…
- Assez, ce n’est pas avec une lyre ou une flûte que tu deviendras un homme ! (La fée était d’un coup bien plus sévère). C’est à toi de prendre les choses en main. Tu ne souhaites pas épouser la reine c’est ça ? Dis-le-moi tout de suite dans ce cas, et je m’en vais !
- Si, si je le veux. Excusez-moi…
- Roh des excuses. Par tous les dieux, que tu es laid. Ta peau est rocailleuse et ton visage me retourne le sang.
- Que dois-je faire ?
La fée jeta une lame de bronze à ses pieds.
- Oublie cette lyre. Taille-toi ton propre visage ! Ne laisse pas la nature ou la magie décider pour toi.
- Mais ça va me faire mal…
- ASSEZ, JE T’AI DIT !! J’en ai marre de t’entendre geindre… Tu pensais quoi ? Que le destin allait décider pour toi ! Si tu es trop faible pour le faire, c'est que tu ne mérites pas d’être beau.
Galaad attrapa le rasoir de bronze.
Penche-toi dans la fontaine, observe ton reflet dans tes larmes. Galaad le monstre mourra ce soir et quand tu sortiras de cette cave, tu deviendras le chevalier Lancelot.
Chaque rêve mérite un sacrifice à sa hauteur, mais mal conseillé le rêve peut vite devenir un cauchemar. Pressé dans un tunnel de désir, on oublie souvent de se demander si le rêve mérite d’être réalisé.
Partie III
(bientôt)