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LE BON ET LE BEAU
Une histoire du roi de Coeur

Partie I

      Charles le débonnaire, le roi de Cœur, était un souverain tourné vers son peuple. Il avait gagné l’estime des plus riches seigneurs, comme des plus modestes manants. C’était un roi à la poigne de fer quand il s’agissait de mener ses troupes, mais il troquait son fléau pour un cœur tendre le moment venu de gouverner.

 Des quatre royaumes, celui de Cœur était sans nul doute le plus prospère. C’était ce que tous pensaient. Tous, ou presque…

      Puisque les qualités des hommes prennent source de leurs vices, quelle tare pouvait habiter un roi aussi généreux ?

 

      Charles était obnubilé par l’image qu’il renvoyait. Son égo était si démesuré qu’il avait besoin de l’amour de chacun de ses sujets pour le combler. Plus qu’être détesté, il était hanté par l’idée d’être oublié. Mais on le sait, un être qui veut plaire à tous est forcément un menteur, puisque les hommes ne sont jamais d’accord entre eux. 

 

      Judith, sa femme, sa reine, toujours à ses côtés même dans l’intimité, était la seule à voir clair dans son jeu. Elle l’entendait régulièrement promettre un même trésor, une même terre, à plusieurs de ses vassaux. Consciente que la faiblesse du roi était un moindre mal pour maintenir le royaume en paix, la reine assumait ses fautes en prétendant en être responsable. Dans cet équilibre bancal, Judith devenait reine odieuse tandis que Charles, bien trop gonflé par les louanges qu’il recevait à longueur de journée, se voyait bien plus puissant qu’il ne l’était.


 

      Un matin d’automne, un mystérieux voyageur poussa les portes du château. Visiblement, c’était un chevalier venant d’une contrée éloignée. Lorsque l’homme retira sa capuche, un éclair d’étonnement se dispersa dans la foule. De tous les êtres ayant foulé cette terre, jamais il n’y eut pareille beauté. Chacun de ses gestes était teinté de grâce et de félicité. Son visage, caressé par la lumière du soleil couchant, faisait rougir les cœurs jusqu’au sang. Il tenait entre ses mains un parchemin cacheté d’un trèfle.

Les regards des nobles et des servants de la cour se détournèrent pour la première fois de Charles pour contempler le jeune chevalier. C’était comme si, en un instant, le roi avait perdu tous ses pouvoirs. La reine Judith sentit que le trône de Cœur se fissurait.

      Le chevalier, avec la bienséance qui incombe à celui qui s’adresse à un monarque, s'agenouilla pour lire son parchemin :​​     

   -   Sir Charles le Débonnaire, roi de Coeurterre, conquérant de Corcosun et prétendant au trône des trônes, je me nomme Lancelot. Sa majesté Argine, reine impériale de TrèfleRoc, a un message pour vous, annonça l’étranger avec une voix aussi claire et fluide qu’un ruisseau en été.

      Intérieurement Charles hurlait. Ce n'étaient pas les belles manières de son interlocuteur qui allaient duper le roi menteur. Quelque chose clochait avec ce valet de Trèfle, mais quoi ? C’est ce qui préoccupait Charles.

   -   Parle, petit seigneur des montagnes reculées, marmonna le roi. 

  -   Ma reine s’inquiète pour sa fille. Voilà bientôt un an que la princesse est partie en pèlerinage à Terrenoire, mais depuis le printemps elle ne donne plus de nouvelles. 

  -   Il n’y a pas de princesse Trèfle en terre de Cœur. Et même s’il y en avait une, l’inquiétude d’Argine est vaine, car mon royaume n’est peuplé que de gens heureux. Si une princesse étrangère est trouvée, elle sera reconduite en ses terres sans encombre.

    -    Ces mots vont rassurer ma reine. Je m’en vais de ce pas les lui rapporter.

       Lancelot, après une révérence, se tourna aussitôt vers la grande porte de la salle du trône. 

      Ce chevalier arrogant ne daigne même pas rester une nuit après son long voyage, pesta Charles. Qu’est-ce qui le répugne tant chez moi ? S’il ne souhaite pas rester de gré, il restera de force. Les pensées que récitait le roi à voix basse n’avaient aucun sens, même pour la reine de plus en plus soucieuse.

   -   Il n’y a point de bateau qui partira vers Trèfle Roc avant une semaine, déclara le roi Charles à la stupeur de tous. 

C’était bien la première fois qu’il mentait ouvertement devant toute la cour. Les dents de la reine Judith grinçaient. 

   -   Me voilà contraint, répondit calmement le Chevalier, j’accepterai votre hospitalité, si vous voulez bien me l’accorder.

      Charles tremblait pour contenir sa colère face au comportement du chevalier qu’il jugeait dédaigneux. Le bon roi Charles ne pouvait refuser l’hospitalité à un seigneur ennemi, sous peine de déclarer une nouvelle guerre, mais accepter ce mépris serait aussi signe de faiblesse. Sans savoir quoi répondre, sur le point de craquer, le roi se leva de son siège doré et disparut dans un couloir, laissant Lancelot face au trône vide au milieu de la cour. Les nobles et leurs serviteurs ne savaient plus quoi penser. Le roi était visiblement en colère, mais rien, à leurs yeux, ne le justifiait. On ne pouvait pas faire plus courtois que Lancelot qui, étonné de la situation, rougissait à vue d'œil.

      Charles était loin de se douter qu’avec ce geste puéril, il allait condamner tous ceux qui l'avaient aimé au sort le plus cruel. 

Partie II​​​​​​

   -   Sir Charles, cela fait trois jours que je suis écroulé de tourments. Je n’ai même pas pu sortir de mon lit hier et aujourd’hui. 

       Lancelot, le valet de Trèfle, était condamné à rester une semaine à Coeurterre avant de rentrer dans son royaume. 

      Le matin du premier jour, le roi Charles avait repris ses esprits. Il était bien décidé à montrer au monde sa grandeur. C’était avec un aplomb de lion qu’il descendit les larges escaliers du donjon pourpre. Malheureusement, la vigueur nouvelle du roi fut une flèche aussi vite venue que repartie, car une jeune servante, sur le point de faire sa révérence au roi, choisit de suspendre un instant son mouvement pour contempler Lancelot, qui par un diable hasard passait par là. 

     C’en était trop pour Charles. Cette maladresse valut à la servante d’être pendue le soir même. Pris de pitié, le bourreau avait rajouté des charges à ses jambes pour raccourcir son supplice, car la pauvrette n’était pas assez grosse pour s’étouffer de son propre poids. Une bien sévère punition pour une femme qui n’avait pas commis de faute, songeaient les autres serviteurs du château. Le bon roi, qui n’était plus si bon que ça, avait commis une erreur.

 

      Le deuxième jour, Charles organisa un grand banquet en l’honneur de sa magnificence. Pour s’assurer d’être l’objet de toutes les attentions, il fit tourner toutes les tables dans sa direction. Toutes, sauf celle de Lancelot, qui était elle face au mur. Charles se heurta à un nouvel échec. Pendant toute la durée du dîner, la cour avait pu contempler le roi perdre ses moyens, car le seul invité dont il voulait avoir l’attention lui tournait le dos. Charles était tombé dans son propre piège.

      Incapable d’assumer sa propre faute, il prit les serviteurs du banquet pour responsables et les jeta dans la fosse aux reptiles. Le châtiment dura bien cinq jours, car dans la cage, il y avait bien plus d'hommes que de serpents. Face à un tel spectacle, c'étaient maintenant les nobles qui se questionnaient sur la bonté de leur roi. 

 

      Le troisième jour, Charles fit habiller ses trois cents chiens de race pour aller à la chasse. Du lever au coucher du soleil, le roi parcourut ses terres dans l’espoir que Lancelot, supposément parti en promenade, car introuvable, admire la férocité de ses molosses. Mais ce jour-là, le chevalier Trèfle était terré dans sa chambre toute la journée. Fou de rage, Charles trancha lui-même le cœur de ses trois cents chiens. Quand la reine Judith tomba sur les pauvres bêtes sans vie, elle était si meurtrie qu’elle ne put trouver la force de les enterrer. C’était l’acte de trop, celui qu’elle ne pouvait pas pardonner. 

 

      Le soir du quatrième jour, à la grande surprise du roi, Lancelot tapa à la porte de sa chambre. Charles prit une minute pour se recoiffer avant de lui ouvrir.

      Charles était perplexe et méfiant, à quel tourment faisait-il allusion ? 

   -   Parle Lancelot.

   -   Vous m’avez fait don de votre hospitalité, et depuis je vois que vos sujets traitent votre générosité comme une faiblesse. Je les entends dans les couloirs, je les ai vus au banquet. La présence de l’étranger que je suis fait de l’ombre à votre grandeur. Je ne suis même pas digne de me présenter devant vous aujourd’hui. Si je n’étais pas prisonnier de mon rôle de messager, je me serais tué de honte.

      Charles rougit, il mordit ses joues pour ne pas sourire. Enfin, il avait ce qu’il désirait tant depuis trois jours : l’attention de celui qui avait celle de tous les autres. Mieux encore, il s’inquiétait pour lui.

   -   Mon bon Lancelot, ne fantasmez pas votre mort. La curiosité que vous représentez pour la cour ne peut couvrir l’admiration qu’ils ont pour leur roi. 

      Lancelot, les larmes aux yeux, était encore plus beau qu’au premier jour. Même le roi de Cœur ne pouvait le nier.

   -   Me voilà rassuré par vos mots. Je vais enfin pouvoir prétendre à un sommeil plus léger.

      Sans un mot de plus, Lancelot repartit. Le roi, l’égo enfin rassasié, dormit lui aussi à poings fermés.  

 

     Le matin du cinquième jour, Charles se réveilla seul. La gouvernante qui lui apportait habituellement le petit déjeuner n’était pas venue. Le roi voulut crier son mécontentement, mais personne dans ses quartiers n'était présent pour l’entendre. Le château semblait, plus que de moitié, vidé de ses habitants.

Le roi parcourait les couloirs du château à la recherche de quelqu’un à corriger, mais les quelques personnes qu’il croisait, nobles comme serviteurs, prenaient aussitôt leurs jambes à leur cou. Le monarque les terrifiait, au point qu’ils en oubliaient les bonnes manières.

      Rendu fou par la colère, Charles se pressa d'empoigner son infernal fléau et se mit à pourchasser le premier qui venait à lui. Malheureusement, il tomba sur un enfant qui jouait à se cacher. De justesse la reine Judith l'empêcha de commettre l’irréparable. 

   -   Vous ne pouvez pas condamner à mort tout votre royaume. Que deviendrait un roi s’il n’a plus personne à gouverner ? sermonna la reine d’un ton plus que convaincant. 

      Frustré, bafoué, Charles laissa tomber son arme et s’en alla dans la cuisine. Judith récupéra le fléau du roi avant qu'il ne change d’avis. Elle savait qu’elle ne pourrait bientôt plus contenir le caractère impétueux du roi. Le chevalier Trèfle l’avait déstabilisé, au point de ne plus reconnaître ses amis de ses ennemis. 

 

      À force d'errer dans le château, Charles finit par tomber sur Lancelot qui cherchait de quoi s’abreuver. Dès qu’il le vit, le chevalier lui fit un grand sourire. Le roi qui était jusqu’alors affamé fut immédiatement rassasié. À quoi bon avoir l’admiration de son peuple quand on peut avoir l’attention du plus admirable. Charles n’avait besoin que de Lancelot. 

   -   Bonjour Sir, votre château me nourrit des mets les plus délicieux. Si bien que je n’ai jamais assez d’eau pour avaler tout ce que vous m’offrez.

      Étrange, ce matin il n’y avait pas même un cuisinier dans tout le château pour le petit déjeuner du roi. Le chevalier Trèfle avait bien des faveurs en plus. Qu’importe pour Charles puisque que lui avait les faveurs de Lancelot.

 

      La nuit suivante, les deux hommes discutèrent jusqu’au matin. Charles ne pouvait cesser de scruter chaque recoin du visage parfait de son interlocuteur. À la lueur du jour, il finit par oser lui demander : 

   -   Ma grandeur est louée sur les quatre terres, c’est un fait, mais votre beauté surpasse ma magnificence. Seul un benêt peut le nier. Quel est votre secret ?

   -   Ma beauté se trouve dans les yeux de ceux qui me regardent. Ce sont eux qui font de moi ce que je suis. Je me nourris de leur regard.

        Le roi répondit par un silence songeur. Qu’est-ce que Lancelot voulait dire par là ?

 

      Au sixième jour, le château était entièrement vide. Il ne restait manifestement que le roi et le chevalier. La situation convenait à Charles qui ne faisait que de se perdre dans les yeux de Lancelot. 

   -   Même si je passais le reste de ma vie à te contempler, je n’aurais pas assez de temps pour percevoir l’étendue de ta beauté. Je n’ai besoin que de toi.

   -   Mon roi, si tu le souhaites, je peux être plus beau encore.

   -   Dis-moi, je t’en prie, dis-moi je t’écoute.

   -   Je me suis nourri de tous les habitants du château. Si vous me permettez de me repaître de votre pays entier, mon éclat sera enfin à la hauteur de votre regard, mon roi.

      Et oui, le chevalier était un ogre. Plus il mangeait d’humains, plus il rayonnait.

   -   Prends, prends tout mon royaume. Je t’offre tout. L’or et le sang. 

      Le chevalier rayonnait encore plus fort lorsqu’il passa la porte du château.

La reine Judith, terrée dans l’ombre, les observait le cœur meurtri. Le roi par ses mensonges maintenait le royaume à flot, mais désormais sous emprise il allait le mener à sa perte.

   -   J'en ai plus qu'assez de tous ces caprices !

      Charles, à genoux, scrutait les dernières lueurs du chevalier qui descendait la colline sur laquelle était construit le château. Judith, prise d’un élan de courage, arracha la tête de son mari avec son fléau. Même sortis de leurs orbites, les yeux de Charles se tournaient en direction Lancelot. 

      Le roi est mort, vive la reine. 

     La garde reçut l’ordre d’arrêter le chevalier Trèfle. Les troupes se formèrent et l’attaquèrent aussitôt. Mais il était trop tard. Lancelot avait atteint un tel niveau de brillance que les soldats ne pouvaient se résoudre à abimer une telle perfection. Tous se firent dévorer par l’ogre chevalier.

 

      Au septième jour, Lancelot avait une aura égale à celle d’un dieu.  Une lumière chaleureuse enveloppait tout son corps. Judith avait une dernière carte à jouer. Par peur de succomber à son charme, elle ne pouvait plus regarder l’ogre en face. Mais elle pouvait compter sur Lahire, son plus fidèle chevalier, revenu de guerre contre le royaume de Pique. Dans un élan de courage, le dernier homme de cœur demanda à sa reine de lui crever les yeux. Aux portes du désespoir, elle s'exécuta.

      Incorruptible par sa cécité nouvelle, le redoutable Lahire se lança à l’assaut. Guidé par Judith, qui observait la scène cachée derrière un voile, il réussit à éviter les attaques de son ennemi. Lancelot, malicieux, ne faisait que gagner du temps. Il savait que son charme finirait par transpercer le voile de la reine. Et il avait raison, Judith succomba au bout de quelques minutes seulement. Lancelot n'avait désormais qu’un ennemi aveugle à abattre. 

 

      Lahire était aveugle, certes, mais aussi ingénieux que valeureux. Il tourna son bouclier comme un miroir en direction de Lancelot. L’ogre, victime de son propre maléfice, ne put s'empêcher un instant de se contempler. Lahire profita de ce moment de flottement pour transpercer le cœur de son adversaire. Le mal était terrassé. 

Immédiatement le chevalier de Cœur prit sa reine dans les bras et s’enfuit.  

      La reine de Cœur mit plusieurs semaines à retrouver ses esprits. Maintenant sauf, le royaume de Cœur avait encore un espoir, malgré qu’il soit vidé de ses habitants. C’est ce qu’espérait Lahire, sans vraiment y croire. 

La nuit, il lui arrivait d’entendre la reine Judith murmurer le nom de Lancelot. L’esprit reste donc éternellement endommagé après avoir contemplé un dieu. Mais ce qui perturbait le plus Lahire, c’était ses propres souvenirs. Avait-il vraiment transpercé le cœur de ce démon merveilleux ? Aveuglé, précipité… Une erreur est si vite arrivée. 

Non, je l’ai tué, se rassurait Lahire, l’ogre est mort… Lancelot est mort…

      Il serait sot de nier que plaire fait partie de l’identité. On se construit une figure pour plaire aux autres, on aime ceux qui nous aiment et on répugne celui qui pourrait tacher notre réputation. Mais dans cette quête vicieuse d’admiration, il est bien peu sage de se transformer complètement pour être adoré. Interrogez-vous plutôt sur la bienveillance de ceux à qui vous voulez plaire.

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